24 août 2015   (mise à jour : 25 août 2015)

Alexis Tsipras, le premier ministre grec, a décidé, jeudi dernier, de démissionner pour provoquer des élections législatives anticipées qui auront lieu le 20 septembre prochain. Voici son bilan européen.

MythplogieGrecque

« Monsieur le Premier ministre, vous ne pouvez pas faire ça, vous ne pouvez pas ! », s’exclame Nikos Pappas, le plus proche conseiller d’Alexis Tsipras. Il parle à dessein en anglais afin que tout le monde comprenne. Le chef du gouvernement grec vient d’accepter d’aligner la TVA appliquée dans les îles grecques sur celle du continent comme le lui demandaient ses interlocuteurs : Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne, Pierre Moscovici, le commissaire chargé des affaires économiques et financières, Christine Lagarde, la directrice générale du FMI, et Jeroen Dijsselbloem, le président de l’Eurogroupe. « Il s’en fichait, manifestement », raconte l’un des témoins de la scène qui s’est déroulée, à Bruxelles, au printemps dernier, lors d’une énième séance de négociation. « La seule chose qui l’intéressait, c’était d’obtenir une négociation au niveau politique, avec les chefs d’Etat et de gouvernement, pas de négocier le détail du programme d’assistance financière. Il a donc accepté la TVA sur les îles d’un geste agacé », poursuit notre source. La brutale interruption de Pappas sidère tout le monde : on n’a jamais entendu, dans un gouvernement « normal », un simple conseiller s’adresser ainsi à un Premier ministre. Tsipras et Pappas sortent et se rendent auprès de la délégation grecque. De retour, Tsipras, sans gêne particulière, explique que, tout bien considéré, il ne peut pas accepter d’augmenter la TVA sur les îles. Juncker et ses partenaires en restent bouche bée.

Ce mode de fonctionnement chaotique est la marque de fabrique du gouvernement Syriza I. Car, en réalité, Alexis Tsipras n’était pas Premier ministre, mais simple « primus inter pares » au sein d’un appareil politique complexe : « comme j’ai été trotskiste dans ma jeunesse », s’amuse Pierre Moscovici, « j’ai tout de suite compris comment ce gouvernement fonctionnait, quelle était sa tactique, sa stratégie ». « Syriza n’est pas un parti soudé, c’est une addition de mouvements, de tendances, de fractions, de courants », raconte un responsable européen qui a participé aux négociations : « ce constat n’est pas seulement idéologique, il est physique. Alexis Tsipras se déplaçait toujours avec beaucoup de monde pour que chaque fraction de son parti soit du voyage : il fallait mettre à la disposition de la délégation grecque plusieurs salles afin que les différentes tendances puissent siéger séparément. Pendant les négociations, Tsipras s’absentait régulièrement pour vérifier qu’il bénéficiait toujours du soutien de ces différentes fractions. Lorsqu’il constatait que ça n’était pas le cas, il revenait en salle, et même s’il s’exprimait tout en nuance, tout le monde remarquait qu’il était obligé de changer de position ».

Bref, les Européens ont négocié pendant six mois non pas avec un gouvernement classique, mais avec un comité central… Le problème est que cela a généré une méfiance croissante, la parole d’un membre du gouvernement grec n’engageant que lui, d’où le sentiment d’être en permanence trahi alors qu’en réalité Tsipras faisait de la politique européenne comme on gère un parti de gauche radicale et ses nombreuses chapelles. Les partenaires d’Athènes ont mis plusieurs semaines, après les législatives du 25 janvier, à comprendre à qui ils avaient affaire : une confédération de petits partis allant du trotskisme aux socio-démocrates bon teints en passant par des communistes staliniens, des chavistes ou des maoïstes, passé en moins de quatre ans de 4 % des voix à 36 %, sans aucune expérience ni gouvernementale ni administrative, sans connaissance des contraintes européennes, ni même de la situation économique et financière de la Grèce.

Comme on le note à Bruxelles, « Tsipras était persuadé qu’il suffirait de se mettre d’accord avec l’Allemagne et la France pour que tous les autres suivent. C’était une grave erreur d’analyse, les pays plus pauvres que la Grèce ou ceux qui venaient de sortir du programme d’assistance financière comme l’Irlande, le Portugal et l’Espagne, étant infiniment plus durs que Berlin ». Autrement dit, il aurait fallu négocier avec tout le monde. Surtout, ses partenaires n’ont jamais compris quelle était sa stratégie : certains estiment qu’il n’en avait aucune, piégé qu’il était par des promesses de campagne intenables et la gauche de son parti qui ne voulait rien lâcher, alors que d’autres au contraire pensent qu’il savait ce qu’il faisait. C’est le cas de Pierre Moscovici : « l’objectif de Tsipras, c’était d’aller jusqu’au conseil européen. Yanis Varoufakis, son ministre des finances, était là pour ne pas négocier, jouer la montre, attendre la fin du mois de juin en espérant que la perspective du Grexit nous fasse suffisamment peur pour qu’on leur fasse des concessions, notamment sur la dette, contre quelques réformes emblématiques ». Autrement dit, obtenir le beurre, l’argent du beurre et le sourire de la crémière.

Mais le jeune Premier ministre, dont la personnalité séduisait même les plus farouches ennemis de Syriza, s’est pris les pieds dans le tapis européen avec l’annonce surprise, le 26 juin, d’un référendum, alors que l’accord était tout proche. Il n’a pas voulu voir que ce référendum, présenté comme un moyen de renforcer sa position de négociation, intervenait beaucoup trop tard, après l’échéance fatidique du 30 juin, et serait vu par ses partenaires comme une consultation sur l’euro : « le référendum a porté un coup à la confiance fragile que les Etats membres, le FMI, la BCE, la Commission pouvait porter à ce gouvernement », juge Moscovici. Surtout que le texte soumis aux citoyens grecs n’était pas le dernier état de la négociation, ce qui a été vécu comme une trahison supplémentaire.

« Le résultat du référendum a été une victoire de politique intérieure pour Tsipras : il est devenu le leader incontesté de son parti, de son pays », estime Moscovici : « il avait besoin de se débarrasser de l’aile gauche de son parti et il s’en est donné les moyens politiques ». Tsipras, dans un entretien à Sto Kokkino, une radio proche de Syriza, a d’ailleurs implicitement reconnu que tel était son intention : « à quel point le parti participait de façon active pour créer les conditions d’un soutien à l’effort gouvernemental dans la négociation ? C’est une question que l’on doit se poser ». « Le référendum pouvait avoir trois significations », analyse Ilias Nikolakopoulos, professeur de sciences politiques à l’université d’Athènes et membre de Syriza : « pour ou contre l’euro, pour ou contre les mesures d’austérité, pour ou contre le Premier ministre. Or, c’est ce dernier choix qui a été fait : ce référendum a été en réalité un plébiscite pour Tsipras, ce qu’Antonis Samaras, l’ancien Premier ministre et président de Nouvelle Démocratie, a parfaitement compris en quittant immédiatement la tête de son parti ».

Mais au niveau européen, ce référendum a été un désastre : tels les bourgeois de Calais, Tsipras a dû se rendre à Bruxelles le 12 juillet avec un projet d’accord encore plus dur que celui qu’il avait soumis à référendum. Il savait qu’il y aurait un prix à payer pour avoir « renversé la table », selon l’expression de Moscovici. « Les Européens lui ont dit : tu as eu ton référendum ? Et alors ? Maintenant si tu veux un accord, ce sera à nos conditions », raconte le commissaire français. Or, Tsipras n’avait aucun « plan B » : le 14 juillet, il expliquera avoir demandé une étude sur les conséquences d’un Grexit à ses services, ce qui lui a fait définitivement écarter cette option. Lui qui ne voulait absolument d’un troisième programme a finalement dû y consentir à des conditions encore plus dures que celles qu’il était prêt à consentir. « Le chantage (des Européens) était cynique : soit le compromis dur et douloureux, soit la catastrophe économique, gérable pour l’Europe, pas au niveau politique, mais économiquement parlant, qui pour la Grèce et la gauche grecque aurait été insurmontable », a dénoncé Alexis Tsipras le 29 juillet. Mais il revendique ce nécessaire « compromis », comme un « élément de la tactique révolutionnaire » si chère à Lénine puisqu’il « permet de continuer le combat ». Autant dire que la confiance entre Tsipras et ses partenaires, en dépit de l’accord rapide sur le troisième programme d’aide, n’est pas à l’ordre du jour : se référer à Lénine n’est, de fait, pas le meilleur moyen de rassurer les conservateurs allemands ou les anciennes « démocraties populaires » d’Europe de l’Est… Tsipras a mis la Grèce « au centre du monde », comme il s’en réjouit, mais aussi sous surveillance étroite.

N.B.: Version longue de mon article paru dans Libération du 22 août

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