Crise de la detteUn accord a été trouvé entre l’Eurogroupe et Athènes pour éviter le «Grexit». Bruxelles dit sa satisfaction, mais le prix à payer pour une nouvelle aide est aussi énorme pour les Grecs.

AthènesbPour décrocher un nouveau pactole d’aide, Athènes doit engager un plan draconien de premières mesures, dans un temps serré.

Après des mois de négociations laborieuses, de coups de pokers et de surenchères, la Grèce a finalement conclu un accord lundi matin avec ses créanciers pour éviter le «Grexit». Une victoire à la Pyrrhus pour le gouvernement d’Alexis Tsipras, tant les concessions réalisées par Athènes pour rester au sein de la zone euro ressemblent à une capitulation du leader de la gauche radicale hellène face à l’intransigeance de l’Allemagne et d’autres pays nordiques. Notamment en termes de perte de souveraineté et d’ampleur des privatisations acceptées.

«Avec un pistolet sur la tempe, toi aussi tu serais d’accord», a lâché, dépité, un négociateur grec aux journalistes suivant les interminables débats à Bruxelles. Alexis Tsipras, a, lui, préféré parler «d’accord difficile» et souligner que son équipe a «livré jusqu’au bout un combat juste».

Le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker a été un des premiers dirigeants européen à exprimer son soulagement en affirmant que «le Grexit a disparu». Il a rapidement été suivi par le président français François Hollande qui a salué «une décision historique» qui «permet à la Grèce de rester dans la zone euro» et a relevé «le choix courageux» d’Alexis Tsipras.

La chancelière Angela Merkel, figure de proue du camp des «durs» a cependant prévenu que la voie serait «longue» et «difficile» avant que la Grèce ne renoue avec la croissance.

Gains et sacrifices

Concrètement, l’accord porte sur l’ouverture de négociations prévoyant un troisième plan d’aide à la Grèce, via le mécanisme européen de stabilité, d’un montant estimé entre 82 et 86 milliards d’euros sur trois ans. La Grèce obtient aussi une promesse, toutefois très conditionnée, de pouvoir négocier les délais du remboursement de sa dette, point cher à Alexis Tsipras.

Mais le prix à payer en sacrifices, et en perte de souveraineté, semble énorme, de l’avis même de nombreux économistes. L’accord va plus loin que le plan rejeté à 61% par les Grecs, lors du référendum du 5 juillet. Charles Wyplosz, professeur à l’Institut des hautes études internationales et du développement de Genève, évoque auprès de l’AFP un «couteau sous la gorge». «C’est une invasion sans les troupes au sol, d’une férocité inouïe, je n’aurais jamais imaginé que des chefs d’Etat et de gouvernement se laissent aller à une telle vindicte», dit-il.

Réformes au pas de course

Pour décrocher ce pactole d’aide, Athènes doit engager un plan draconien de premières mesures, et le temps qui lui est donné pour le faire est incroyablement serré. Première étape, périlleuse, faire adopter d’ici mercredi par le Parlement toute une série de réformes qui font grincer des dents les Grecs: la réforme de la TVA, celle du système des retraites, ainsi que la mise en place d’un conseil fiscal indépendant. Camouflet qui en dit long sur le manque de confiance des institutions européennes, le Parlement grec devra aussi s’engager d’ici mercredi sur la garantie d’indépendance d’ELSTAT, l’institut national de la statistique. Suivront dans un délai fixé au 22 juillet, d’autres mesures à adopter, dont le plan de redressement des banques. Tous ces points devront être acquis, avec vérification de l’Eurogroupe, pour que les négociations puissent déjà être engagées.

Si elle arrive jusqu’ici, la Grèce n’en sera alors qu’au début de son parcours de Sisyphe. L’Eurogroupe attend du gouvernement qu’il prenne des engagements fermes notamment sur une réforme en profondeur du système des retraites ou encore sur le «bridage» de l’action syndicale, qu’il analyse comme un frein à la modernisation du pays. Comble de l’ingérence? Les exigences portent aussi sur toute une série de marchés, l’Eurogroupe poussant dans le détail, jusqu’à préconiser l’ouverture dominicale des magasins et une réforme des périodes de soldes.

Le fonds de la discorde

Surtout, le gouvernement grec, critiqué à Bruxelles pour ne pas en faire assez, devra élaborer un programme étoffé de privatisations. Pour cela, Athènes créera un fonds d’investissement dont l’objectif sera de générer 50 milliards d’euros d’actifs sur la durée du prêt. Une moitié sera destinée à restructurer les banques, l’autre moitié à faire diminuer le ratio d’endettement et à doper les investissements. Au cœur des blocages, ce fonds devait être créé au Luxembourg, selon la volonté de l’Allemagne. Alexis Tsipras a finalement réussi à éviter cet ultime affront, mais si ce fonds sera mis en place en Grèce et géré par les autorités grecques, il sera tout de même placé «sous la supervision des institutions européennes concernées».

Clé de voûte du redressement de l’économie grecque, le fonds d’investissement essuie déjà les doutes de certains analystes économiques. «L’objectif en matière de privatisations semble extrêmement ambitieux pour une économie qui reste plongée dans la pire récession de son histoire récente», confiait lundi à l’AFP Diego Iscaro, analyste de la société IHS. Même avis de Charles Wyplosz, à Genève, qui juge la mise en place de cette structure «extraordinairement intrusive». «Que vont-ils faire? Privatiser les monuments historiques?» ironise-t-il.

Acceptation des Parlements

D’un point de vue politique, il reste également du chemin pour que l’accord trouvé hier entre en vigueur. Le texte doit être approuvé par le Parlement grec, où un vote doit ainsi avoir lieu avant mercredi. Alexis Tsipras devra alors affronter une grogne montante dans son propre parti, où une partie de l’aile gauche s’oppose aux concessions réalisées. Des voix centristes, socialistes et de droite devraient cependant permettre d’avaliser l’accord avec les créanciers du pays, afin de maintenir la Grèce au sein de la zone euro. Si l’accord est avalisé, les députés grecs devront aussi entériner toute la série de réformes immédiates exigées par les créanciers.

Les parlements de plusieurs autres pays européens devront à leur tour donner leur aval au texte. Ce sera le cas en France, en Allemagne, en Finlande, en Autriche, en Estonie, en Lettonie et en Slovaquie.

Si une acceptation dans certains pays ne fait pas de doute, les débats risquent d’être houleux dans d’autres nations, et notamment en Finlande où le parti eurosceptique des Vrais Finlandais qui intègre désormais la coalition gouvernementale a ouvertement réclamé une sortie de la Grèce de la zone euro. En Allemagne aussi l’affaire pourrait se corser. La «grande coalition» entre conservateurs et sociaux démocrates au pouvoir à Berlin possède une très large majorité, mais une fronde parlementaire s’opposant à toute aide à la Grèce n’a cessé d’enfler au cours des dernières semaines. L’accord signé avec Athènes devrait être accepté mais il pourrait avoir un coût politique important pour Angela Merkel. (TDG)

(Créé: 13.07.2015, 19h37)

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