Et si on confiait la contraception aux sages-femmes ?

Largement méconnue, l’autorisation donnée aux sages-femmes de prescrire la contraception agace les gynécologues. Mais rend service aux femmes.

Spot de l’Inpes sur la contraception, 2009 (Choisirsacontraception.fr)

« Dans trois mois, nous assisterons à une hausse des IVG, et dans un an, à un pic de naissances non désirées » : la prédiction est partagée par de nombreux professionnels de santé, inquiets d’éventuels arrêts intempestifs de pilule.

Depuis la plainte déposée mi-décembre par une jeune femme contre le laboratoire Bayer, fabricant de Meliane, la panique s’empare des quelque 1,7 millions d’utilisatrices de pilules de 3eet 4e génération, voire des 5 millions de Françaises sous pilule.

Les risques de thrombose veineuse et d’embolie sont connus depuis 1995, mais il aura fallu attendre une tempête médiatique pour que les autorités réagissent. Surréagissent même, pensent nombre de professionnels, car la ministre de la Santé, en demandant le déremboursement de pilules qui restent autorisées, sème la confusion.

Les sages-femmes prescrivent depuis 2009

Cette polémique ravive du coup la guéguerre au sein de la communauté médicale, et l’on redécouvre que les gynécologues, pétris de conflits d’intérêts, auraient été les plus enclins à faire plaisir aux laboratoires en prescrivant leurs dernières innovations, même si ces pilules de 3e et 4e génération n’étaient recommandées qu’en cas d’intolérance aux pilules de deuxième génération.

« Ce sont surtout les gynécos qui les prescrivent, moins les généralistes et encore moins les sages-femmes », témoigne une sage-femme sous-couvert d’anonymat.

Les statistiques ne comptabilisent pas les sages-femmes, car l’autorisation de prescrire et d’assurer le suivi gynécologique complet des femmes ne leur a été accordée qu’en 2009.

Les prescriptions de pilules par spécialité (Afssaps)

Pallier l’engorgement des cabinets médicaux

Souvent dénigrées par les gynécologues, elles se plaignent d’être « toujours vues comme l’assistante du médecin et jamais comme des praticiennes autonomes », alors qu’elles assurent le suivi gynécologique complet d’un nombre croissant de femmes, et plus seulement en post-partum.

Les femmes apprécient qu’elles ne soient pas dans une démarche d’éducation, dénoncée par le blogueur Martin Winckler, qu’elles soient « moins dans la technique pure et plus dans la discussion », comme l’explique Francine Dauphin, sage-femme libérale, qui précise :

« Nous prenons le temps d’aborder tous les modes de contraception, nous considérons que c’est une affaire de couple, qui va dépendre aussi du mode de vie. Nous ne prescrivons pas de la même façon à une jeune fille qu’à une femme mariée... Tout cela prend plus de dix minutes. »

Dr. Catherine Guérin, vice-présidente du syndicat des gynécologues Syngof, s’insurge que la consultation de ces professionnelles « qui n’ont pas fait médecine », et pour les plus anciennes, n’ont « que Bac+3 », soit remboursée presque autant qu’un spécialiste (21 euros la consultation, bientôt 23). Surtout, cette gynécologue parisienne estime que la formation des sages-femmes est insuffisante, et trouve que l’argument de l’engorgement des cabinets médicaux ne tient pas la route :

« Certes, il y a trois mois et demi d’attente pour une consultation, mais si vous êtes à court de pilule, vous pouvez être renouvelée pendant six mois par votre pharmacien, si vous êtes enceintes vous êtes reçue dans la semaine, et en cas de problème grave, je reçois dans la journée. Quant aux jeunes filles, elles ont leur médecin traitant ou le planning familial. »

Seulement pour les femmes en bonne santé

La réaction ultradéfensive des gynécologues contre les sages-femmes étonne ces dernières. « Ils doivent avoir peur de manquer », dit l’une d’elles. Pourtant, ce ne sont pas 20 000 maïeuticiens (nom savant qui permet d’intégrer les hommes, acceptés depuis 1982) qui pourront assurer le suivi gynécologique de toutes les Françaises.

Et surtout, la concurrence n’a pas lieu d’être, puisque les sages-femmes n’ont vocation à suivre que les femmes en bonne santé. Dès qu’une pathologie est détectée, le gynécologue prend le relais.

Marianne Benoit, vice-présidente du Conseil de l’ordre des sages-femmes, ne trouve :

« pas logique que des gens qui ont fait douze ans d’études, qui coûtent cher à la société, se retrouvent à prescrire des pilules. La mission des gynécologues-obstétriciens, c’est de sauver la vie des gens, de soigner des cancers, de faire de la chirurgie, de s’occuper de la stérilité des couples, de la procréation médicalement assistée... »

Avec une femme sur cinq qui n’a pas fait de frottis depuis cinq ans (enquête MGEN de 2011), et les 220 000 interruptions volontaires de grossesse (IVG) réalisées chaque année, il y a manifestement en France un déficit dans le suivi gynécologique des femmes.

Qui est le mieux formé ?

Mais les gynécologues continuent de défendre leur pré carré. Pour le Dr. Catherine Guérin, « les sages-femmes n’ont pas la connaissance physiologique complète nécessaire ». Ce à quoi celles-ci répondent qu’elles en connaissent bien plus sur la contraception que les médecins généralistes, « qui n’ont que quelques heures pendant leur cursus ». D’ailleurs, ces dernières années, les diplômes universitaires spécialisés contraception/sexualité/IVG n’ont cessé de fleurir.

Isabelle Maignien, sage-femme installée en libéral depuis 2004, en a suivi un depuis qu’elle s’est mise à faire de la contraception. Elle ne voulait pas faire d’erreur lorsqu’elle posait un stérilet. Dans sa formation, « il y avait une moitié de médecins et une moitié de sages-femmes : on a tous autant besoin de rafraîchir nos connaissances sur ces sujets », précise-t-elle.

Avec 450 heures de gynécologie dans le nouveau cursus et une formation pointue sur le dépistage des pathologies, les sages-femmes françaises seraient « les mieux formées du monde », selon Marianne Benoit, du Conseil de l’ordre.

Seulement 4500 sages-femmes sont installées en libéral. Avec les problèmes croissants de recrutement à l’hôpital, elles devraient être de plus en plus nombreuses à faire ce choix, et ce dès la sortie d’école. Un millier de nouveaux maïeuticiens sont formés chaque année.

  

  

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