José Alcubierre est l'un des 927 républicains espagnols déportés vers Mauthausen depuis la gare d'Angoulême, le 20 août 1940. Seul rescapé vivant, il témoigne.

José Alcubierre, hier, à la cérémonie près de la gare. (Photo T. Kluba)

José Alcubierre n'avait pas 15 ans lors de son arrivée à la gare de Mauthausen, village d'Autriche où le tristement célèbre camp de concentration était en construction. C'était le 24 août 1940. Le convoi de déportés où il se trouvait avec ses parents venait de rouler quatre jours et trois nuits depuis la gare d'Angoulême.

« On ne savait pas où on était », rappelle aujourd'hui ce papy de 88 ans habitant Soyaux. « Les SS sont venus et ont ouvert les wagons. » Là, ils ont fait le tri et n'ont fait descendre sur le quai que les hommes. Quand ils ont vu l'adolescent, les SS lui ont demandé son âge. José Alcubierre a fait « 15 », avec les mains, doigts écartés. Il s'est retrouvé en bas. « J'étais content, se rappelle-t-il aujourd'hui, car même si je laissais ma mère, j'étais avec mon père. » Les cris et les pleurs des femmes et des enfants accompagnent la déchirure.

 

Une stèle en mémoire

Depuis 2008, à l'initiative de l'Association des Espagnols de Charente, une stèle rappelle le départ de la gare d'Angoulême du premier train de déportation de la Seconde Guerre mondiale, avec 927 républicains espagnols. Le texte, en français et en castillan, se termine par « la plupart seront exterminés, véritable crime contre l'humanité. N'oublions pas. » Hier, à la date anniversaire, une cérémonie a réuni une quarantaine de personnes, dont plusieurs élus municipaux et le maire. « Votre présence prouve l'intérêt que vous portez au devoir de mémoire », a remercié le président de l'association, Gregorio Lazaro. Il a rappelé dans son discours que « ces républicains réfugiés étaient qualifiés d'indésirables » et que « seuls 73 d'entre eux survivront au camp », les « femmes et les enfants repartiront vers l'Espagne, livrés à Franco ». Il a rappelé enfin que les républicains espagnols se sont très souvent engagés dans la Résistance. « À quand une reconnaissance nationale ? », a-t-il lancé.

Pour en savoir plus sur le convoi des 927, nous recommandons la synthèse « Premier convoi de déportés », sur le site de la fondation pour la mémoire de la Déportation, www.fmd.asso.fr

 

Les wagons venus d'Angoulême transportaient au total 927 républicains espagnols réfugiés en France depuis 1939. Il s'agissait du premier transport de déportés au départ du territoire français, deux mois à peine après l'entrée des Allemands à Angoulême. Un an et demi avant le premier transport de juifs depuis la France vers Auschwitz. Après le tri, les femmes et les enfants restés dans le convoi à Mauthausen ont été aussitôt renvoyés vers l'Espagne (Irún), via Berlin et… Angoulême.

Hier 20 août, à la date anniversaire du départ du convoi depuis la Charente, une cérémonie s'est tenue près de la gare (lire ci-contre). Malgré ses 88 ans, José Alcubierre, seul rescapé survivant, y participait.

Un de ses frères, Mariano, était tombé pendant la guerre en Espagne. Plus tard, en 39, le reste de la famille a fui l'avancée des troupes franquistes via Le Boulou (66) et a été mis dans un train pour Angoulême.

Au camp des Alliers

Son autre frère et ses cinq enfants sont ensuite partis au Mexique. « Mon frère était une petite personnalité politique et syndicale en Espagne », glisse José Alcubierre, pour expliquer ce tour de force. Ses parents et lui ont été installés au camp de réfugiés des Alliers, à Angoulême. José Alcubierre n'en garde pas un mauvais souvenir. « On était relativement bien. » Deux compagnies de travail avaient embauché presque tous les Espagnols : « On gagnait notre vie comme les autres. »

Après l'entrée en guerre, il y eut une première alerte. « L'armée allemande est venue, nous a fait sortir des baraques, a fouillé. » Sans doute sur dénonciation, les Allemands cherchaient des armes.

Mais le 20 août 1940, « il était peut-être 13 h 30/14 heures, ils sont revenus. C'était l'armée allemande, j'insiste là dessus. Ils nous ont dit : "Ramassez tout ce que vous pouvez emporter". Ils nous ont transportés à pied, des Alliers jusqu'à la gare de marchandise. Nous, on ne savait rien. Personne ne savait rien. »

José Alcubierre a perdu son père à Mauthausen. Le 24 janvier 1941, « ils ont séparé les plus jeunes des moins jeunes. Ils ont pris mon père pour aller à Gusen, dans un autre camp. C'est la dernière fois que je l'ai vu. » Après la guerre, il n'a pas pu revoir sa mère. Lui ne pouvait aller en Espagne, sa mère en sortir jusqu'à ce que son frère exilé au Mexique arrive à la faire venir. Lorsque José Alcubierre a réussi à aller au Mexique, sa mère était déjà décédée.

« Quand nous étions jeunes, confie sa fille, il ne parlait pas. Avec l'âge, il s'est mis à témoigner. » Pour le bénéfice de tous.

Publié le 21/08/2012 à 06h00 - Par Natacha Thuillier

SUDOUEST.fr