Un rapport publié mardi place pourtant la France comme le pays dépensant le plus pour la famille et l'enfance. Interview.

Marelle (photo d'illustration) (Marlène Awaad/ Max PPP)

"Il y a urgence" selon l'Unicef (Fonds des Nations Unies pour l'enfance) qui a publié mardi 29 mai un rapport sur la pauvreté des enfants. En terme de "pauvreté relative", estimée à partir de ceux qui vivent sous le seuil de pauvreté (ménages dont le revenu est inférieur à 50% du revenu moyen), elle est 14e sur 35 pays dits "riches". Avec 8,8% d'enfants pauvres. Loin derrière l'Islande, la Finlande et Chypre !

La France fait pire encore en terme de "taux de privation", estimé à partir de différents indicateurs concrets : "trois repas par jour", "fruits et légumes frais tous les jours", "endroit calme avec assez d'espace et de lumière pour faire les devoirs", "connexion Internet"... Cette fois, elle se retrouve 18e position avec un taux de 10,1%. Loin derrière, encore, les pays nordiques. C'est pourtant en France, pointe le rapport, que les dépenses publiques pour la famille et l'enfance sont les plus importantes. Nathalie Serruques, responsable de la mission "Enfance en France" à l'Unicef, revient sur ce paradoxe.  

Si le calcul de la pauvreté des enfants par rapport au seuil de pauvreté a déjà été établi par le passé, celui du "taux de privation" est nouveau. Quelle lecture faites-vous de ses résultats ?

-Ce calcul est établi à partir de 14 indicateurs définis par l'Union Européenne. Ils sont certes subjectifs, mais permettent d'avoir davantage de précisions sur les conditions de vie des enfants et la réalité de leur situation de pauvreté. Nous considérons qu'un enfant est en situation de privation à partir de deux indicateurs cumulés : l'"équipement de loisir extérieur" et les "ressources financières pour participer à des voyages et des manifestations scolaires" par exemple.

Quels sont les enfants les plus exposés ? 

- Ceux issus de familles monoparentales, pour lesquelles il n'y a qu'une seule source de revenus. Les familles migrantes sont également particulièrement exposées, le nombre d'enfants étant souvent plus important et les revenus, moindres. Les nombreuses familles touchées par le chômage sont évidemment très touchées, également.

Tous les enfants sont-ils pris en compte dans ce calcul ?

- Les deux systèmes de mesure concernent la très grande majorité des enfants, ceux qui sont régulièrement présents sur le territoire d'un point de vue administratif. Mais toute une partie des enfants n'est pas comptabilisée car non recensée : les Roms, les mineurs étrangers isolés, les enfants sans abris, ceux qui vivent dans les hôtels sociaux... Par ailleurs, faute de statistiques récentes et régulièrement mises à jour, nos calculs se basent sur des chiffres de 2009, avant la récession économique.

Nous devons donc tenir compte du fait que la situation s'est fortement aggravée depuis. En atteste la hausse de la fréquentation enregistrée par les Restos du cœur ou le Secours Catholique, qui ont du mal à répondre aux demandes. Il y a aussi un décalage entre le début de la crise et le moment où son impact est le plus fort. Il se fait particulièrement ressentir maintenant, les réserves et économies étant pour beaucoup épuisées. Le nombre de personnes qui revendent tout ce qu'ils possèdent (bijoux...) aux caisses de crédits municipaux et pratiquent de plus en plus le troc en atteste également.

Quels indicateurs, parmi ceux retenus, sont ceux qui manquent le plus aux enfants ?

- Les indicateurs qui touchent le plus d'enfants sont le fait de pratiquer "une activité de loisir régulière" (musique, culture, sport) : 6,7%, le fait d'avoir "deux paires de chaussures d'une pointure adaptée à l'enfant" (5,5%) et "quelques vêtements neufs" (5,2%). Faute de moyens, de nombreuses familles recyclent beaucoup les affaires des aînés ou qui leur sont données, qui ne sont pas forcément adaptées à l'enfant. Les "vestiaires" des associations comme le Secours Catholique ou le Secours Populaire fonctionnent encore énormément.

Quelles peuvent être les conséquences de ces privations sur les enfants ?

- Alors qu'un rapport du CERC de 2004 montre qu'un des seuls moyens d'éviter de reproduire la pauvreté passe par la "réussite" scolaire, une des premières conséquences des privations est un niveau scolaire moindre en terme de réussite, voire l'échec scolaire. Le fait de ne pas avoir de lunettes à sa vue peut jouer. Mais ce n'est pas la seule conséquence de la pauvreté. Des conditions de vie dégradées -certains vivent à 7 ou 8 dans la même pièce- dans des environnements délétères ne sont pas non plus sans incidence. Les conséquences sont réelles en terme d'hygiène et d'impact sur la santé à long terme : humidité, présence de plomb dans la peinture, moisissures, acariens... 

Comment expliquez-vous que la France soit le pays qui dépense le plus pour la famille et l'enfance, devant le Royaume-Uni et la Suède, et se retrouve si bas dans le classement ?

- La seule explication selon nous, c'est qu'il existe un impact réel de la politique fiscale et des allocations (le "taux de pauvreté" est réduit de moitié grâce à l'intervention de l'Etat) mais aussi un manque d'efficacité criant. L'absence d'une politique nationale de l'enfance comme elle existe dans les pays nordiques est aussi une réponse à cette question. De manière générale, tout cela manque de cohérence et de coordination.

Quelles sont vos priorités et qu'attendez-vous du nouveau gouvernement ?

- Nous demandons qu'une vision nationale de la problématique de l'enfance soit mise en place et qu'entre en vigueur notre proposition de droit à la compensation via des allocations, sur le schéma de ce qui a été mis en place en 2005 pour les personnes en situation de handicap. Cette compensation, qui doit apporter une aide matérielle et humaine, doit être régulièrement réévaluée. En matière d'échec scolaire, ceux qui en souffrent le plus sont aussi ceux qui n'ont pas les moyens de compenser avec un soutien payant. Les associations font leur possible pour rétablir l'égalité, mais nous souhaitons que cela soit officialisé et financé. Dans le cadre d'un ministère dédié à l'enfance, ou d'un Haut-Commissariat sur le modèle de celui de Martin Hirsch. Il viendra peut-être avec les législatives.

Créé le 30-05-2012 à 16h03 - Mis à jour à 18h32

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