A Soyaux, les locataires les plus anciens du Champ-de-Manoeuvre vivent de plus en plus mal dans leur quartier. Le maire s'inquiète de leur départ et craint de rater la mixité sociale, objectif de l'ORU.

En 2007, le revenu médian était de 20.133 € par ménage sur l'ensemble de Soyaux,
mais de 13.000 € seulement sur les 2.000 logements du Champ-de-Manoeuvre. Photos Majid Bouzzit.

Il le répète partout où il va. «Au Champ-de-Manoeuvre, on est en train de rater l'objectif de mixité sociale.» Des mots forts dans la bouche du maire de Soyaux François Nebout, dont la commune investit cette année 7,8 millions d'euros dans l'ORU (Opération de renouvellement urbain). Pas une question de construction ou de voirie. «C'est un problème humain. Le quartier s'appauvrit et récupère les cas les plus lourds, on a de plus en plus de conflits de voisinage. Résultat: les locataires parmi les plus anciens qui amenaient de la stabilité sont en train de partir.»

Phénomène d'ampleur ou anecdotique ? Difficile de répondre avec des indicateurs fiables. Les bailleurs contestent la réalité d'une désertion du quartier.

Ils sont six locataires de Logelia et Vilogia ce matin-là dans une salle du centre commercial. Qui pointent des groupes de jeunes et disent tous plus ou moins la même chose: «On n'en peut plus des incivilités, des insultes, des dégradations, des rodéos en voiture, de l'insécurité...» Une situation qui a empiré selon eux ces dernières années. «Avant, quand on allait voir les parents, ça se calmait. Aujourd'hui, les parents les soutiennent et ne respectent plus les autres», lâche Patricia, 63 ans, qui vit là depuis trente-neuf ans.

En quatre mois, quatre logements se sont libérés dans son immeuble, deux autres locataires pensent à partir. «Je suis sur les nerfs. Mes enfants et petits-enfants ne veulent plus venir car ils ne peuvent plus jouer dehors.» La voiture d'Eugénie (1) a été cassée à trois reprises. «On nous brûle les interrupteurs, on fume dans les couloirs. Si j'avais le choix, je partirais.» Depuis qu'il y a un gardien dans la tour W2, ça va mieux dans l'immeuble de Georges Rocheteau, le président de Parole d'Habitants. «Mais c'est l'environnement, le bruit, le trafic de drogue dehors au vu et au su de tous...»

Cédric Jégou, le directeur de l'association de médiation Oméga, le constate. Les conflits sont en augmentation en 2011 par rapport aux deux années précédentes. «Mais surtout, ils sont de plus en plus longs à traiter. On n'est plus sur des problèmes basiques comme des nuisances sonores, on est sur du mal-être dans un contexte anxiogène. C'est un constat que l'on fait sur les habitats collectifs de l'agglo en général.»

Et ça déteint sur le regard des autres. Par trois fois, Estelle (1) a payé plus de 12 € de taxi pour venir de la gare. «Parce qu'ils refusent aujourd'hui de rentrer dans le Champ-de-Manoeuvre et font des détours pas possibles.» Elle a fait une demande à Logelia pour quitter le quartier.

De quoi mettre encore un peu plus de plomb dans l'aile de la mixité sociale. «Il y a un problème de répartition des gens, des familles étrangères de plus en plus nombreuses qu'on entasse, avance Joël. Des gens de l'extérieur viennent visiter les appartements libres et repartent. Ceux qu'on est en train de construire risquent de rester vides (2)

C'est la politique des bailleurs sociaux que met aussi en cause François Nebout. «En prenant les cas les plus lourds, des familles étrangères, qui arrivent de partout, on introduit le désordre et les conflits. On aurait dû profiter des démolitions pour faire venir d'autres catégories sociales, mais 65 % des familles ont été relogées sur le quartier.» Et pour cause. L'ORU donne la priorité aux locataires déjà présents. Le règlement s'impose à tous les bailleurs de France et aux collectivités signataires des ORU.

«Le problème, c'est la paupérisation générale des cités populaires, ditRobert Lafleuriel, le président de l'Amicale des locataires et ancien opposant au maire. Le Champ-de-Manoeuvre est parmi les moins chers: où voulez-vous loger des gens qui ont des revenus de misère ailleurs qu'ici ? Il faut bien loger les plus pauvres, même si ces familles sont aussi un peu plus compliquées.»

En 2007, les données Insee donnaient un revenu médian de 20.133 € par ménage sur l'ensemble de Soyaux, mais de 13.000 € seulement sur les 2.000 logements du Champ-de-Manoeuvre. Avec la crise, il y a peu de chance que ce ratio se soit amélioré.

(1) Le prénom a été changé.

(2) 241 logements doivent être construits sur le Champ-de-Manoeuvre, dont certains sont en construction actuellement.

3 janvier 2012 | Mis à jour | 09h25 - Céline Aucher

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