Face aux idées, il vaut mieux savoir d'où parlent les intervenants. Dans le cadre de la présidentielle de 2012, La Chaîne Parlementaire propose depuis le mois de mai une nouvelle émission mensuelle de débat baptisée Face aux idées. Cette émission, "loin des stéréotypes partisans, des discussions politiciennes et des débats segmentés, (...) entend favoriser les échanges et les propositions concrètes sur un grand thème de société", indique la chaîne. Problème : comme l'a relevé le site du Nouvel Obs, les deux éditorialistes de l'émission (qui sont également coproducteurs et rédacteurs en chef) sont plutôt engagés à droite, ce que LCP se garde bien de préciser. D'ailleurs, après la diffusion des trois premiers numéros, les deux animateurs, Brigitte Boucher et Olivier de Lagarde, ne se sont toujours pas mis d'accord sur la manière de présenter leurs deux "éditorialistes".

Depuis le temps qu’on attendait qu’une chaîne de télévision "réinvente le débat de société à la télévision". C’est chose faite avec La Chaîne Parlementaire. Chaque mois, un invité politique est invité à débattre d'un thème de société dans un cadre inhabituel, le Palais Brongniart, l'ancien temple de la Bourse de Paris. Trois invités sont déjà venus débattre : le conseiller spécial de Sarkozy, Henri Guaino, le socialiste Vincent Peillon et le président du MoDem, François Bayrou.

Face à eux, il y a notamment Matthias Leridon, président de l'agence de com' Tilder, et Laurent Bigorgne, directeur de l'institut Montaigne. Mais qui sont-ils exactement ?  La manière dont les animateurs de l'émission les présentent est pour le moins approximative :

  ils sont là "pour apporter des idées" (émission 1) puisque ce sont des "éditorialistes" (émission 2). D'ailleurs, ils sont très qualifiés pour cela, puisque l'animateur précise à la troisième émission que l'un d'entre eux est à la tête d'un think tank qui "essaie de faire avancer les choses" (à la différence des autres think tank, bien connus pour faire reculer le débat).
Trois émissions successives (une fois par mois) trois manières de les présenter picto

 

QUI SE CACHE DERRIÈRE TILDER ET L'INSTITUT MONTAIGNE ?

Si le générique de l'émission indique bien que le programme est proposé par l'institut Montaigne et Tilder, il manque les sous-titres. Le Nouvel Obs a réparé cet oubli et relève "un mélange des genres entre communication et information, intérêts privés et chaîne publique qui peut surprendre".

L'institut Montaigne est en effet "un think tank classé comme libéral". Il a été créé par "le parrain du capitalisme français", Claude Bébéar, aujourd'hui président d'honneur du groupe Axa. Ce think tank, qui se déclare "indépendant", est financé par près de 80 entreprises, et certaines de ses propositions penchent clairement à droite : en 2008, une étude dénonçait par exemple "le coût prohibitif" de l'éolien. En 2010, l'institut prônait "la suppression du CDD et un CDI "plus flexible"". En matière d'éducation, le rapport sur l'échec scolaire de 2010 était visiblement marqué à droite, selon une tribune d'un enseignant publiée sur Rue89. Le vocabulaire utilisé, avec la multiplication des mots "compétition", "politique de ressources humaines", "management", "mérite" ou encore "performance", faisait dire à cet enseignant que l'institut Montaigne assimile l'école à "une entreprise comme une autre".

Certes, depuis la crise, certaines de ses propositions ont pu surprendre : "Le libéral Institut Montaigne pique une crise d’altermondialisme", titrait Libération en mars 2009 car l'institut proposait "une régulation accrue des activités spéculatives". Et plus récemment, l'institut s'est félicité de retrouver quelques-unes de ses propositions dans le programme... du PS pour 2012. Mais à l'exception d'une modification de l'impôt sur les sociétés, l'institut Montaigne se garde bien de se citer comme source d'inspiration du programme économique.

Et que dire de l'agence Tilder, deuxième partenaire de l'émission de LCP et dont le président est l'un des deux éditorialistes ? Le site du Nouvel Obs explique qu'il s’agit d’une "agence de conseil en communication, ayant notamment travaillé pour le MEDEF et dans laquelle on retrouve plusieurs associés et managers passés par le monde politique, tendance droite ou centre : un ancien conseiller communication de Xavier Darcos aux ministères de l’Education nationale puis du Travail, une ancienne collaboratrice de Jean-François Mattei à la Santé ou encore l’ancienne dir cab de Marielle de Sarnez".

L'agence de com' Tilder n'est pas inconnue des @sinautes : Christophe Reille, un ancien journaliste devenu conseiller en com', a travaillé pour elle et s'était notamment occupé du cas de Noël Forgeard, l'ex co-président d'EADS dont le montant de sa "retraite chapeau" avait fait polémique en 2007. Reille, alors associé chez Tilder, s'était également occupé de la communication de crise de Denis Gautier-Sauvagnac, président de l'Union des Industries Métallurgiques et Minières, accusé d'avoir sorti plusieurs millions d'euros en liquide pour alimenter une caisse occulte destinée notamment à financer les syndicats.

LES "ÉDITORIALISTES" SONT AUSSI RÉDACTEURS EN CHEF DE L'ÉMISSION

Faut-il alors voir cette émission de LCP comme "un faux nez pour faire de la communication d’influence", dixit nouvelobs.com ? Car les deux intervenants de l'institut de Montaigne et de chez Tilder ne se contentent pas de poser des questions, ils participent à la construction du programme.

Selon le générique de l'émission, c'est Matthias Leridon qui a eu l'idée du concept et il en assure la rédaction en chef avec Laurent Bigorgne (le deuxième "éditorialiste"), Olivier de Lagarde (l’animateur du débat) et un certain Michaël Cheylan, que le site du Nouvel Obs présente comme le directeur des affaires publiques de l’Institut Montaigne.

picto Un indice se cache dans le générique

 

 Contacté par le site du Nouvel Obs, le président de LCP, Gérard Leclerc, rejette toute manipulation : "C’est un mauvais procès, a-t-il expliqué. L'Institut Montaigne se veut désormais indépendant, certaines de ses idées ont été mêmes reprises dans le programme du PS. Quant à la rédaction en chef de l’émission, elle est assurée par la chaîne", indique-t-il tout en oubliant de préciser que les deux "éditorialistes" assument également cette fonction.

Si Leclerc ne cache pas le manque de moyens de sa chaîne, il ajoute que "leur projet correspondait à une envie que nous avions depuis longtemps : faire un débat d’idées loin de la politique politicienne". Quitte à faire une émission qui penche à droite ? "Je vous mets au défi de trouver des plaidoyers libéraux dans les trois premiers numéros de l’émission" a-t-il déclaré au Nouvel Obs. Effectivement, le site du Nouvel Obs n'a rien trouvé à redire sur le questionnement de ces deux intervenants, ce qui confirmerait que le traitement de l'émission reste équilibré malgré le profil de ces deux éditorialistes. Toutefois, dans la dernière émission, nouvelobs.com relève qu'un "sondage Harris Interactive, spécialement réalisé pour l’occasion, affirme que 54 % des Français sont favorables à l’interdiction du cumul des mandats et 53 % pour un contrôle strict des dépenses publiques, deux mesures qu’ils placent en tête «pour rendre le monde politique plus juste»". Autant dire que le hasard fait bien les choses : "Ce sont précisément deux mesures promues par l’Institut Montaigne depuis plusieurs années", indique le site internet de l’institut.